mutatis mutandis
La série mutatis mutandis explore la manière dont le fantastique moderne peut s’incarner dans le rituel de l’errance photographique.
Mouvement d’abord littéraire, théorisé notamment par J.-P. Sartre, T. Todorov ou G. Genette, le fantastique moderne se distingue du fantastique traditionnel par l’instauration d’une banalité continue de l’étrangeté. Comme l’explique Audrey Camus, l’effet fantastique moderne ne tient plus dans la collision de l’étrange et du familier, mais dans leur conjonction.
De la photographie spirite du XIXᵉ siècle aux atmosphères fantomatiques de Todd Hido ou Gregory Crewdson, en passant par le surréalisme du début du XXᵉ siècle, l’histoire de la photographie entretient un lien étroit avec le fantastique. Toutefois, en raison de son ancrage principalement littéraire, le fantastique moderne imprègne plus difficilement les imaginaires photographiques, laissant en suspens la question de sa traduction visuelle.
La série mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé ») ouvre la voie à une mutation silencieuse de « l’inaltérable légalité du quotidien » dans la machine photographique. L’errance n’y est plus linéaire mais diluée dans l’espace. Dans la continuité de la pensée sartrienne du fantastique, « un fantôme de transcendance hante et traverse cet univers sans consistance » (Crivella, 2021).
Cette ronde hypnotique oscille ainsi entre une forme silencieuse et apaisante, et un voyage angoissant au cœur de l’inquiétante étrangeté du quotidien.
Pour cette série, D/AR s’engage dans des errances nocturnes hebdomadaires sur plusieurs mois, inscrivant la photographie dans un temps long, presque rituel. Les images sont ensuite travaillées comme une matière picturale numérique, révélant des réalités hybrides où les corps tangibles des espaces se mêlent à ceux, plus nébuleux, des machines. L’appareil photographique devient alors le lieu même de cette mutation, œil semi-objectif où se rejoue l’étrangeté du banal.
































Bibliographie
Audrey Camus, Les contrées étranges de l’insignifiant : retour sur la notion de fantastique moderne, 2009, Études françaises, 45(1), 89–107.
Giuseppe Crivella, Vers « le lointain indisponible de l’image ». Sartre et Blanchot : une lecture croisée à partir de la notion d’imaginaire, 2021/1, Roman 20-25, n°70, 57-74.
Daniel Gronowski, Photographie : inquiétantes étrangetés, 2005/10, Édition de Minuit, Critique, n°701, 788-800.